Dans le sud de Chios s’étend un paysage particulier. Sur un sol pierreux, entre murets de pierres sèches et collines basses couvertes de thym et de lentisques, prospère depuis des siècles le formidable arbre à mastic (Pistacia lentiscus var. chia). De son tronc s’écoulent les « larmes » translucides de la mastiha de Chios, une résine naturelle au parfum et à l’histoire à nul autre pareils.

Le cœur de la production bat dans les Mastihochoria, vingt-quatre villages traditionnels situés dans la partie méridionale de l’île. Là, le microclimat particulier, la composition du sol et le savoir-faire des habitants créent les conditions idéales pour la naissance d’un produit qui ne peut être obtenu nulle part ailleurs dans le monde de la même manière. Depuis des siècles, les habitants de ces villages, comme Pyrgi, Mesta, Olympi ou Armolia, cultivent l’arbre à mastic selon un rythme presque inchangé et en appliquant les mêmes techniques que celles transmises par leurs ancêtres. Ces villages, avec leurs maisons de pierre, leurs ruelles étroites et leurs tours imposantes, conservent encore l’atmosphère d’une époque où la mastiha était si précieuse qu’elle nécessitait une protection, notamment durant les périodes byzantine et ottomane.

Sa production demeure aujourd’hui encore presque rituelle. En été, les producteurs incisent avec soin le tronc de l’arbre, laissant les gouttes s’écouler sur le sol blanchi, où elles se solidifient sous le soleil. Viennent ensuite la récolte et le nettoyage de ces précieuses « larmes », un processus qui exige patience, dextérité et respect de la nature.

La mastiha de Chios est bien plus qu’une résine naturelle: elle est un symbole d’identité et de continuité culturelle. De l’Antiquité à nos jours, elle est utilisée dans l’alimentation, la pharmacopée et la parfumerie, et des recherches scientifiques confirment ses propriétés antioxydantes, antimicrobiennes et cicatrisantes. En 1997, l’Union européenne l’a reconnue comme produit bénéficiant d’une appellation d’origine protégée (AOP), et en 2014, sa culture traditionnelle a été inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

Aujourd’hui, la mastiha de Chios continue d’évoluer, en conjuguant tradition et innovation. Elle se retrouve dans d’innombrables recettes salées et sucrées, dans les glaces, les liqueurs, le traditionnel « ypovrichio », mais aussi dans l’eau, les cosmétiques et les compléments naturels pour la santé, en particulier pour la digestion. Depuis de nombreuses générations, la mastiha demeure un symbole vivant de la terre de Chios et de la persévérance créative de ses habitants. Un véritable don de la nature qui maintient le lien entre passé et présent, laissant voyager son parfum magique à travers le monde.

Carolina Doriti, cheffe cuisinière, écrivaine et auteure spécialiste de la cuisine grecque.

Les opinions exprimées dans le présent article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas les positions ou les avis du ministère du développement rural et de l’alimentation.